"The Sleeping City" est le troisième album studio d’An Abstract Illusion. Un disque très attendu, forcément, tant "Woe" son prédécesseur sorti en 2022 avait laissé une empreinte durable par son approche quasi monolithique : un long flux émotionnel sombre, compact, étouffant, qui semblait ne jamais laisser passer la lumière. À l’époque, on pouvait légitimement se demander comment Karl Westerlund et les siens allaient rebondir sans se répéter. La réponse est claire : en prenant tout le monde à contre-pied !
Là où "Woe" s’enfonçait dans une noirceur abyssale, "The Sleeping City" choisit l’ouverture. Non pas un abandon de la brutalité mais un élargissement du spectre émotionnel. Les compositions s’illuminent, les textures gagnent en clarté et une influence synthwave / néo-1980s -désormais pleinement assumée- s’infiltre dans chaque recoin du disque. Impossible de ne pas penser aux bandes originales de science-fiction de Vangelis, John Carpenter ou Tangerine Dream, mais toujours greffées sur une base black/death progressive organique, rugueuse, profondément physique.
Dès ‘Blackmurmur’, le virage est évident. Les nappes de synthés s’étendent sur des drones amples et cinématographiques donnant l’impression d’entrer dans une mégalopole futuriste figée dans la nuit. Les growls restent féroces, presque inhumains, mais cohabitent désormais avec des guitares plus aériennes, des leads mélodiques planants et même des interventions de cordes (violoncelle, violons) qui ajoutent une dimension orchestrale inattendue, mais remarquablement intégrée.
Cette nouvelle direction ne dilue jamais l’impact. ‘No Dreams Beyond Empty Horizons’ et ‘Like a Geyser Ever Erupting’ figurent parmi les morceaux les plus directs et accrocheurs jamais écrits par le groupe. Les structures restent progressives, mais laissent émerger de véritables points d’ancrage mélodiques. On y trouve des crescendos post-black intenses, puis des refrains presque lumineux, presque "chantables" : une évolution notable pour un groupe jusque-là peu enclin à ce type d’efficacité émotionnelle.
Le cœur du disque bat cependant ailleurs, dans des morceaux plus contemplatifs et émotionnellement chargés. ‘Frost Flower’ s’impose comme un sommet : mid-tempo hypnotique, groove circulaire, mélodies célestes et montée finale d’une puissance rare. Tout y est parfaitement dosé : lourdeur, beauté et espace. ‘Emmett’, largement mis en avant quelques temps avant la sortie, confirme ce virage émotionnel. C’est sans doute le titre le plus lumineux de leur discographie, porté par une montée progressive et une catharsis finale qui évoque, sans imitation, certaines envolées de Devin Townsend.
Le morceau-titre ‘The Sleeping City’ vient refermer l’album comme un générique de fin. Plus de dix minutes qui condensent toute la proposition : synthés rétro-futuristes, riffs massifs, plages ambient, hurlements déchirants, puis une longue outro drone qui laisse l’auditeur suspendu dans un silence contemplatif. Une conclusion à la fois grandiose et mélancolique, fidèle à l’esthétique globale du disque.
La production joue un rôle clé dans cette réussite. Le mix et le mastering signés Robin Leijon offrent un son ample, détaillé, jamais étouffant tandis que la batterie enregistrée par Jakob Herrmann frappe fort sans écraser le reste. Surtout, l’intégration des synthés n’a rien de cosmétique : ils portent véritablement l’identité du disque et en sont l’un des moteurs émotionnels. L’équilibre entre brutalité extrême et dimension cinématographique est délicat, mais An Abstract Illusion le maîtrise avec une assurance impressionnante.
Bien sûr, ce virage ne plaira pas à tous. Certains fans de la noirceur pure de "Woe" ou de "Illuminate the Path" pourront trouver l’ensemble trop lumineux voire trop orienté synthwave. D’autres estimeront que certaines plages ambient s’étirent un peu trop si l’on n’est pas dans le bon état d’esprit. Mais ces réserves relèvent davantage du goût que d’un réel défaut d’écriture.
"The Sleeping City" n’est pas simplement un très bon album : c’est une évolution majeure et courageuse. An Abstract Illusion refuse la redite, prend des risques réels et parvient à créer un univers sonore singulier, à la croisée du metal extrême suédois et d’une esthétique rétro-futuriste profondément habitée. Un disque qui s’écoute comme un voyage, idéalement dans le noir, au casque, en acceptant de s’y perdre.