Je n’aime pas vraiment Devin Townsend. Trop alambiqué, parfois inutilement complexe. Malgré cette affirmation péremptoire, je dois reconnaître que la sortie de "The Moth", projet mûri pendant plus d’une décennie par le facétieux Canadien, a largement aiguisé ma curiosité.
Il y a environ six ans, après un concert acoustique à Amsterdam, Devin Townsend est contacté par le directeur de l’Orchestre symphonique des Pays-Bas du Nord, qui lui propose d’apporter une dimension orchestrale à sa musique. Devin y voit alors l’occasion idéale de concrétiser son projet et se lance dans l’écriture de "The Moth". Le concept tourne autour de l’introspection et de l’acceptation de soi, quels que soient les changements que cela implique. Quoi de mieux, dès lors, que la métaphore de la chenille devenant papillon pour l’illustrer ?
L’album est construit comme un véritable opéra rock. On y retrouve une ouverture magnifique, 'Semi Prologue', où l’orchestre et la voix douce de Devin posent les bases de l’histoire. Le premier acte est particulièrement enlevé, multipliant les envolées lyriques faites de chœurs épiques, de rythmiques puissantes et de guitares heavy, le tout enveloppé d’arrangements symphoniques passionnants. Le dernier acte, lui, se révèle plus sombre. L’arc narratif y est moins prégnant, mais cette noirceur progressive conduit à un final tragique particulièrement réussi. L’apport des growls renforce encore l’aspect épique de l’ensemble, tant les différents registres vocaux viennent enrichir l’œuvre.
Les arrangements symphoniques sont d’une grande finesse. Ils s’adaptent idéalement au récit et apportent la couleur ainsi que l’intensité nécessaires à chacun des tableaux. Les guitares acérées chères au Canadien s’intègrent parfaitement à l’orchestration, tout comme les autres éléments rock. L’album n’échappe toutefois pas à quelques clichés inhérents au style narratif. Certains passages pourraient ainsi rebuter ceux qui n’apprécient pas les séquences très descriptives propres à l’opéra rock. Mais le caractère conceptuel de l’œuvre empêche finalement d’en extraire des morceaux de manière totalement indépendante. On retiendra néanmoins 'Covered By Causes', longue pièce progressive qui concentre à peu près tout ce que l’album peut offrir à l’auditeur.
"The Moth" est un album abouti, longuement mûri, écrit avec soin, composé et interprété avec brio. Si la dimension symphonique domine, les aspects metal et progressifs demeurent omniprésents et apportent une ampleur épique à l’ensemble. L’album se révèle brillant et passionnant d’un bout à l’autre. Il ménage les respirations nécessaires tout en offrant de véritables pics d’intensité, ces fameux moments de bravoure qui font la grandeur des albums conceptuels et symphoniques. Jamais lassant -sinon parfois par la complexité même de son propos- "The Moth" porte pleinement la marque de Devin Townsend: un son reconnaissable entre mille et un éclectisme érigé en sacerdoce. Une garantie de réjouissance pour tous les amateurs de metal, symphonique ou non.
Ajoutons enfin que "The Moth" paraît également dans une édition collector trois CD comprenant l’œuvre principale, "The Moth: Afterlife" sur le second disque -permettant de profiter pleinement des arrangements symphoniques grâce à une version centrée sur l’orchestre- ainsi qu’une captation vidéo du concert donné en avant-première sur la troisième galette. Avis aux collectionneurs.